Dans le restaurant régnait un dimanche matin ordinaire. Les gens mangeaient des crêpes, buvaient du café et faisaient défiler leurs téléphones. L’air était doux, saturé de l’odeur du beurre fondu et du café fraîchement moulu. Les assiettes s’entrechoquaient discrètement, et le personnel circulait entre les tables avec une efficacité calme, presque mécanique. Rien ne laissait présager que ce moment banal puisse devenir autre chose qu’un simple instant de routine.

Près de la baie vitrée, un couple partageait un petit-déjeuner tardif, parlant à voix basse pour ne pas réveiller leur enfant endormi dans la poussette. À une autre table, une femme seule écrivait sur un carnet, interrompant parfois ses phrases pour regarder autour d’elle, comme si elle cherchait une idée perdue. Le temps semblait ralentir, se plier à la paresse confortable du dimanche.
Puis la porte s’ouvrit. L’homme qui entra ne fit aucun bruit inutile, mais sa présence modifia subtilement l’atmosphère. Il portait un manteau trop épais pour la saison et son regard était marqué par une fatigue ancienne. Quelques têtes se levèrent instinctivement, sans curiosité réelle, puis se détournèrent aussitôt.
Il s’installa à une table au centre de la salle et commanda simplement un thé. Le geste était presque incongru dans un lieu où les cafés s’enchaînaient. Lorsqu’il posa ses mains sur la table, on aurait dit qu’il cherchait à s’ancrer, à se rappeler pourquoi il était venu là plutôt qu’ailleurs.
La serveuse déposa la tasse avec un sourire professionnel et repartit. Autour de lui, les conversations reprirent leur flux naturel. Pourtant, quelque chose demeurait suspendu, comme une note dissonante que personne ne pouvait nommer. Le bruit de fond continuait, mais l’homme semblait isolé dans une bulle silencieuse.
Il sortit une enveloppe de sa poche. Il ne l’ouvrit pas immédiatement. Il la fixa longuement, comme si elle contenait non pas du papier, mais un verdict. Les minutes passaient, les crêpes disparaissaient des assiettes, les écrans s’éteignaient et se rallumaient. La vie suivait son cours.
Lorsqu’il se décida enfin à lire, son visage resta impassible. Seule une respiration plus profonde trahit l’importance de ce qu’il découvrait. Il referma les yeux un instant, puis replia soigneusement la lettre.
Dehors, un tramway passa en faisant vibrer les vitres. À l’intérieur, le dimanche matin continuait, inchangé. Personne ne remarqua que, parmi l’odeur du café et le murmure des voix, un destin venait de basculer en silence.