Deux ans après la mort de mon fils de cinq ans, on frappa à la porte. Le bruit était discret, presque hésitant, comme si la main de l’inconnu avait peur de déranger une douleur devenue permanente. J’étais assise dans le salon, entourée d’un silence que je connaissais trop bien. Depuis sa disparition, le temps s’était étiré, vidé de sa logique, transformant les journées en une suite d’heures sans contours.

La maison n’était plus la même. Les murs semblaient plus pâles, les pièces plus grandes, comme si l’absence avait pris de la place. Les jouets avaient été rangés dans des cartons, non par courage, mais par épuisement. Sa chambre était restée intacte. J’y entrais rarement, redoutant ce mélange de souvenirs et de manque qui me coupait le souffle.
Le coup à la porte se fit entendre une seconde fois. Lentement, je me levai. Je n’attendais personne. Avec le temps, les visites s’étaient espacées, les messages étaient devenus plus rares. Les gens poursuivaient leur vie, et moi, j’essayais simplement de survivre à la mienne. J’ouvris la porte avec précaution.
Sur le palier se tenait une femme d’une trentaine d’années, tenant un petit sac contre elle. Son regard était sérieux, presque inquiet. Elle prononça le prénom de mon fils.
Ce simple mot fit vaciller tout mon équilibre. Entendre son prénom, après si longtemps, provoqua une vague brutale d’émotions. La femme expliqua qu’elle travaillait dans un centre médical. Lors d’un récent tri d’archives, elle avait retrouvé des effets personnels qui n’avaient jamais été remis à la famille. Elle avait longuement hésité avant de venir, ne sachant pas si sa visite serait bienvenue.
Je pris le petit paquet qu’elle me tendait. Il était léger, mais son poids me sembla immense. Après son départ, je refermai la porte et restai immobile un long moment, comme si j’avais besoin de reprendre contact avec la réalité.
À l’intérieur, il y avait une petite figurine en plastique, légèrement abîmée, et un dessin plié avec soin. Sur la feuille, des formes maladroites représentaient un enfant, une femme et un soleil trop grand. Au dos, en lettres tremblantes, on pouvait lire : « Pour maman ».
Les larmes arrivèrent sans retenue. Pas celles, silencieuses, que j’avais apprises à maîtriser, mais un chagrin brut, mêlé d’amour et de tendresse. Ce n’était pas seulement la douleur de la perte, c’était aussi la douceur d’un lien qui, malgré tout, existait encore.
Ce coup à la porte n’a pas effacé la tragédie, ni comblé le vide. Mais il a entrouvert quelque chose en moi. Il m’a rappelé que la mémoire peut faire mal, mais qu’elle peut aussi réchauffer. Et dans cette maison où l’absence régnait depuis trop longtemps, une émotion nouvelle est apparue, fragile mais réelle : la possibilité de continuer à vivre, autrement.