Dès que j’ai vu qui c’était, j’ai serré le volant si fort que mes jointures ont blanchi. La voiture était à l’arrêt, bloquée au feu rouge, mais à l’intérieur tout s’est mis en mouvement. Mon cœur s’est emballé, mes épaules se sont tendues, et pendant une fraction de seconde j’ai eu l’impression que le passé venait de me rattraper.

Elle se tenait de l’autre côté du carrefour, immobile parmi les passants pressés. Son apparence avait changé : les traits plus marqués, le regard plus assuré. Pourtant, il y avait cette façon bien à elle de fixer le sol, comme si elle attendait quelque chose sans vraiment y croire. Ce détail m’a frappé plus que tout le reste.
Le moteur ronronnait doucement, indifférent à la tempête qui se levait en moi. Mes mains refusaient de lâcher le volant. Des souvenirs se sont imposés sans prévenir : des conversations inachevées, des silences lourds, des décisions prises trop tard. Nous nous étions quittés sans cris, mais avec cette douleur sourde qui s’installe quand rien n’est vraiment réglé.
Le feu est passé au vert. Derrière moi, quelqu’un a klaxonné, impatient. Je savais que je devais avancer, continuer, comme si de rien n’était. Une part de moi voulait pourtant sortir de la voiture, traverser la rue, lui parler. Dire n’importe quoi, juste pour rompre cette distance. Mais je sentais aussi que certains chapitres gagnent à rester clos.
J’ai appuyé sur l’accélérateur. En passant près d’elle, j’ai senti son regard se lever. Nos yeux se sont croisés brièvement. Il n’y avait ni surprise ni reproche, seulement une reconnaissance silencieuse. Un léger signe de tête, presque imperceptible, comme un adieu tardif mais nécessaire.
Quelques rues plus loin, j’ai enfin desserré les mains. Mes jointures ont retrouvé leur couleur, ma respiration s’est apaisée. Il restait pourtant cette sensation étrange, mélange de mélancolie et de soulagement. Je réalisais à quel point une rencontre imprévue peut bouleverser un équilibre que l’on croyait solide.
Dès que j’ai vu qui c’était, j’ai compris une chose essentielle : le passé ne revient pas toujours pour nous enfermer. Parfois, il surgit simplement pour nous montrer le chemin parcouru. Et aujourd’hui, si je tiens le volant fermement, ce n’est plus par peur, mais parce que je sais enfin où je vais.