Je me suis figée. Dans ma tête, des souvenirs chaotiques se sont mis à tourbillonner : le parking, les sacs en plastique remplis de nourriture, le froid mordant et ce sentiment diffus d’urgence. Tout est revenu d’un coup, sans prévenir, comme si une porte intérieure s’était ouverte brutalement. Mon corps était immobile, mais mon esprit, lui, courait déjà ailleurs.

Ce souvenir n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Une sortie de supermarché banale, un jour ordinaire, les bras chargés de courses et l’esprit saturé de pensées. Les sacs tiraillaient mes doigts, le plastique grinçait, et je marchais vite, persuadée que ralentir me ferait perdre quelque chose d’essentiel. À l’époque, je ne voyais là qu’un détail insignifiant.
Aujourd’hui, je comprends pourquoi cette image revenait si souvent. Ce n’était pas le parking en lui-même qui comptait, mais ce qu’il représentait. Un espace de transition, entre l’extérieur et la maison, entre ce que je devais faire et ce que je ressentais réellement. Un lieu où je faisais semblant d’aller bien, même lorsque la fatigue pesait déjà trop lourd.
Les souvenirs se mélangeaient sans ordre précis. Le bruit lointain des voitures, l’odeur du bitume, le poids des sacs, mais surtout cette sensation de solitude au milieu des autres. Personne ne remarquait mes mains douloureuses ni la tension dans mes épaules. Et moi, je continuais d’avancer, convaincue que je n’avais pas le droit de m’arrêter.
En me figeant ainsi, des années plus tard, j’ai réalisé que mon esprit tentait de m’envoyer un message. Ces images surgissaient chaque fois que je dépassais mes limites. Chaque fois que je disais oui alors que je pensais non. Chaque fois que je portais trop, au sens propre comme au figuré.
J’ai pris une respiration lente et profonde, laissant les souvenirs traverser ma pensée sans lutter. Peu à peu, le parking s’est estompé, les sacs ont perdu leur poids, et le brouhaha intérieur s’est calmé. Il ne restait qu’un silence fragile, mais apaisant.
Je me suis figée, oui. Mais cette immobilité n’était pas une faiblesse. Elle était une prise de conscience. Un moment rare où j’ai compris que s’arrêter pouvait être un acte de courage, et que lâcher prise n’était parfois que la première étape pour avancer autrement.