Chaque matin à 7 h 00, je gare ma Harley à deux rues de la petite maison jaune, même si rien ne m’empêcherait de m’arrêter juste devant le portail. Ce choix n’est pas anodin. Ces quelques minutes de marche sont devenues un rituel, une transition nécessaire entre le bruit du monde extérieur et le calme particulier qui m’attend plus loin. Le moteur encore tiède claque doucement dans ma mémoire, l’odeur de l’essence flotte dans l’air froid, et je ralentis volontairement le pas.

À cette heure-là, le quartier sommeille encore. Les rues sont presque vides, les volets à moitié clos, et le silence n’est troublé que par le chant lointain d’un oiseau ou le passage discret d’un bus matinal. La petite maison jaune se tient là, modeste, un peu vieillie, avec sa peinture pâlie par le temps. Elle ne se distingue pas vraiment des autres, mais pour moi, elle est devenue un point d’ancrage.
Autrefois, ma Harley représentait la fuite. La vitesse, le vacarme et la route ouverte m’aidaient à ne pas réfléchir, à ne pas ressentir. Aujourd’hui, elle symbolise autre chose : le chemin parcouru, les détours nécessaires, et l’acceptation d’un rythme plus lent. Quand je retire mon casque, c’est comme si je déposais aussi une partie de mon passé sur la selle.
Dans la maison jaune vit Madame Claire. Elle a plus de quatre-vingts ans et oublie parfois des détails, mais elle se souvient toujours de l’essentiel. Je viens l’aider chaque matin pour les petites choses qu’elle ne peut plus faire seule : porter les courses, réparer une poignée, ou simplement partager une tasse de thé. Elle ne pose pas de questions sur ma vie d’avant, et je ne ressens aucune obligation de m’expliquer. Notre silence est simple et honnête.
Elle aime écouter mes récits de voyage, surtout ceux où il n’est pas question de vitesse. Elle préfère entendre parler des paysages tranquilles, des routes secondaires et des moments où l’on s’arrête sans raison précise. Peut-être que ces histoires lui permettent de voyager à travers moi. Peut-être qu’elles m’aident surtout à comprendre ce que je cherchais vraiment.
Quand je repars, elle me salue toujours depuis la fenêtre. Je lui rends son geste avant de remonter sur la moto. Je démarre, mais sans urgence. Le rugissement du moteur n’est plus ce qui me définit. Ce qui compte désormais, ce sont ces instants du matin, entre sept et huit heures, dans cette petite maison jaune, où j’apprends chaque jour qu’il n’est jamais trop tard pour ralentir et rester.