Ces mots m’ont frappé de plein fouet. Ils n’étaient pas seulement une mise en garde professionnelle ; ils vibraient d’autre chose, de fragile et de dangereux à la fois. Elle se tenait droite devant moi, la posture impeccable, mais son regard avait changé. Ce n’était plus celui d’une agente face à un suspect. C’était le regard de quelqu’un qui lutte contre une vérité qu’elle ne veut pas entendre.

Elle inspira profondément, comme pour reprendre le contrôle. Ses doigts se crispèrent un instant, presque imperceptiblement, sur le bord de son gilet. Ce détail infime me transperça le cœur. Les gestes trahissent toujours ce que la voix refuse d’avouer.
— Je n’ai aucune raison de vous mentir, répondis-je doucement. Si je voulais inventer une histoire, elle serait plus simple. Moins douloureuse.
Elle détourna les yeux une fraction de seconde. Une seule. Mais cette seconde suffit. Quelque chose venait de se fissurer.
— Comment… comment s’appelait-elle ? demanda-t-elle soudain, trop vite, comme si elle craignait de se rétracter.
Mon souffle se coupa.
— Sarah, dis-je. Sarah Elizabeth.
Son visage se ferma aussitôt, mais sa voix la trahit.
— Ce nom… ne signifie rien pour moi.
Le silence s’étira entre nous. Les gyrophares dessinaient des ombres bleues et rouges sur son visage, et j’eus l’étrange impression de regarder le passé et le présent se superposer.
— Vous aviez peur de l’orage, continuai-je avec précaution. Vous vous cachiez sous la table de la cuisine. Et vous aviez un lapin en peluche, avec un œil manquant. Vous refusiez de dormir sans lui.
— Assez ! lança-t-elle brusquement en reculant d’un pas. Ça… ça pourrait être deviné. Trouvé quelque part.
— Non, répondis-je en secouant la tête. Ça, ce n’est écrit nulle part. Ça vit seulement dans la mémoire de quelqu’un qui était là.
Elle me fixa longuement. Son regard n’était plus dur, mais incertain. Comme si deux versions d’elle-même se faisaient face, sans savoir laquelle devait gagner.
La radio grésilla à sa ceinture. Un appel banal. Un rappel au monde réel. Elle répondit d’une voix parfaitement maîtrisée, professionnelle. Quand elle coupa la communication, elle resta immobile un instant, puis releva les yeux vers moi.
— Nous allons au commissariat, dit-elle enfin. Et là-bas… nous parlerons.
Ce n’était pas une menace. Ce n’était pas vraiment un ordre non plus. C’était une porte entrouverte, dissimulée derrière le devoir.
Et à cet instant précis, je compris que, quoi qu’il arrive ensuite, quelque chose avait déjà changé. Le masque était fissuré. Et derrière lui, une vérité attendait.